Traileur, moi ? Voyons, c’est grotesque.

On me disait que c’était un phénomène à la mode. Une vraie explosion chez les trentenaires et les quarantenaires. Mais moi, je résistais. Me mettre à courir ? Battre la campagne deux, trois, quatre, cinq fois par semaine, à l’aube, en pause midi, à tous les instants qu’on est forcé de grapiller dans les petits trous d’horaires familiaux et professionnels déjà surchargés ? Jamais.
Guillaume Lohest raconte sur Betrail son expérience au trail de Chevetogne

L’appel de la foulée

Surtout, je n’y croyais pas. J’avais essayé trois fois, parce qu’en théorie, l’idée me plaisait. J’avais tenu quinze jours, inmanquablement brisé par des sensations de vertiges, des points lumineux dans la vue, des jambes qui flageollent. L’extase du joggeur ? Un mythe. Les endorphines ? Connais pas. Mon discours était donc rôdé : ce n’était pas pour moi. Et pour me conforter dans mon choix et éviter un brin de dissonance cognitive, je me disais que la mode du trail était plutôt un petit caprice narcissique qu’une activité universellement héritée de Néandertal (même s’il paraît qu’en endurance de course, ce dernier était nul et que c’est donc Sapiens Sapiens, notre espèce, qui a développé cette compétence pour chasser). Le trail, puisqu’il semblait certain que je ne le pratiquerais jamais, n’était au fond qu’un hobby comme les autres, de même nature que la pêche à la ligne, et certainement plus envahissant pour madame (monsieur) et les enfants que la collection des étiquettes de vin ou des éditions originales de Tintin.

Un jour, pourtant, je courus et m’en trouvai fort bien. Surtout l’heure suivant l’effort. Je me sentis nettoyé, vidé, raffraîchi. Mes insomnies diminuaient visiblement quand j’avais réalisé un effort physique. Mon cerveau était plus disponible, ma vision des choses moins fumeuse. Et je me suis remis à penser à Sapiens Sapiens et à me dire que ce n’était peut-être pas faux, cette histoire, que notre corps a une mémoire et qu’il y a une activité toute primordiale qui nous manque, cette même activité que nos enfants nous mettent sous les yeux tous les jours : spontanément, l’animal que nous sommes a tendance à courir autant qu’à marcher. Comme les chiens qui aperçoivent un ballon. Comme les gosses qui sans réfléchir s’animent d’un point (a) à un point (b) en laissant libre cours à leur foulée.

Le ventre vide, un peu de son

Le déclic réel aurait donc lieu en juillet 2015. Me préparant, pour la forme, à accompagner dans ses sorties un ami traileur (un vrai, dont je tairai le nom) lors de vacances familiales communes, je ressortis mes baskets. Au téléphone, toutefois, je pris la précaution d’expliquer à cet ami que je pensais vraiment que le trail n’était pas fait pour moi, et que mes expériences se terminaient souvent assez mal comme il a été écrit plus haut (vue troublée, jambes faibles), mais que j’irais volontiers courir une ou deux fois avec lui dans les monts de Provence. Un peu de paysage m’aiderait certainement… Et là, c’est donc au téléphone, de façon anodine, qu’une information capitale et absolument basique changea toute la donne. Il me dit : « bon, évidemment, il faut toujours laisser trois petites heures entre un repas et une sortie. »

C’était donc cela. Je devais changer l’ordre des choses. Non pas souper puis courir quand les enfants étaient au lit, mais m’abstenir de souper, mettre les enfants au lit, courir et seulement souper. Quand on n’a rien mangé depuis les quatre maigres tranches de pain du midi, qu’il est 19h, cette contrainte est moins insignifiante qu’il n’y paraît. Mais elle en vaut la chandelle. La preuve : depuis le mois de juillet, je suis parvenu à courir deux ou trois fois par semaine, sans fléchissement, sans vue troublée, et avec la nette sensation que j’ai tout de même, un tout petit peu, progressé. Et pour couronner le tout, après un 10 km encourageant sous un soleil de plomb, je me suis donc inscrit à un petit trail local. Coming out : je suis devenu traileur.

Après la « règle du repas », un autre petit coup de pouce non négligeable m’a carrément poussé dans les bras de la course à pied : le mp3 dans les oreilles. C’est aussi très con : 95% des runners écoutent de la musique pendant leurs entraînements, mais je n’avais jamais imaginé combien ça pouvait transformer une sortie. Une ridicule petite côte condruzienne entre Leignon et Chapois peut vite devenir un sommet réputé inaccessible, telle traversée d’une prairie de vaches, une épopée, quand on a la bande-son de Gladiator dans les tympans. J’ai aussi connu (enfin !) des extases sur les dabke électro d’Omar Souleyman, et des émotions plus conventionnelles mais ma foi fort énergisantes sur les accords de Lost Frequencies. C’est certainement le pouvoir propre de la musique. Mais le mélange de celle-ci avec l’insolente liberté de la course, avec l’incroyable simplicité d’un déplacement dans l’espace par la simple force du corps sans accessoires, c’est quelque chose d’assez magique, le retour à une certaine harmonie entre nature et culture. La rencontre de Néandertal avec Vivaldi, en quelque sorte (car la musique baroque est aussi très présente dans mes playlists, je vous conseille de tester pour les retours au calme).

Un classement, c’est un classement.

J’adore la compétition. Et même si je partage l’esprit des jeux de société coopératifs ou de la devise « l’important c’est de participer », quand je joue, a fortiori si je participe à une course, c’est pour faire le meilleur classement possible. 191e à 300m de la ligne, je suis sûr que je trouverais du sens à piquer une pointe pour grapiller deux ou trois places. Débile, mais c’est ainsi.

Le trail de Chevetogne a beau être une première édition aux abords sympathiques, je m’y prépare donc très sérieusement. J’achète Zatopek magazine, Esprit Trail, Nature Trail, j’épluche les programmes d’entraînement, je les croise, je les adapte à mes horaires. Me voici en train de fractionner, d’escalader des côtes huit fois d’affilée, de prévoir des sorties de deux heures. Un vrai petit traileur en herbe, qui y croit dur comme fer. Secrètement, je rêve même d’un petit trail local tellement convivial que je me retrouverais aux premiers rôles (car là, ça fait huit semaines que je bosse, quand même). Mignon, le garçon.

Les choses se compliquent deux semaines avant la course. L’automne est là. Les sentiers se remplissent de boue, et je n’ai que des kalendji de jogging déjà bien usées. Chute, glissade, petits pas précautionneux : ça ne va pas le faire. Il me faut des godasses adaptées. Le timing est serré. Une fois achetées, il me reste une semaine pour m’y habituer. C’est précisément le moment où je tombe malade : rhume, nez congestionné, mal de crâne. Bon, pas de stress, il paraît qu’il est bon de lever le pied à J-7. Mais il faut tout de même que je teste mes chaussures. Je sors donc pour cinq petits kilomètres à mon aise. Résultat : léger épanchement de synovie, un vieux mal déjà éprouvé à l’adolescence… Gros doute. Mon choix de chaussures est-il une catastrophe ? C’est quoi ces bazars de pronation et compagnie ? On fait comment pour savoir ça ? J’ai un résultat à tenir, moi… Heureusement, trois jours plus tard, tout semble rentrer dans l’ordre.

Heure de vérité

Le jour J, je me rends compte qu’il y a quand même un peu de monde, et je me sens ridicule avec mes chaussures fluo. Je n’ai ni montre ni ceinture cardio. Les autres ont des muscles saillants et des ports altiers. En eux tout respire l’endurance. En fait, je suis un néophyte et je cours à l’aveugle. L’esprit de compétition est toutefois plus fort que tout. Je m’élance avec confiance, à un rythme soutenu… que je pense durable.

Km 6. Je gagne des places. Je me sens bien. Dans les petites montées, je vais plus vite que la moyenne. Quand j’entends souffler derrière moi, je pique des pointes pour mettre du vide dans mon dos.

Km 12. Voici quelque chose que je ne connaissais pas. Cette montée n’est pas raide, mais il me faut marcher, les jambes ne tournent plus. Je vois que je ne suis pas le seul, j’imagine donc que c’est dans la logique des choses… et les quelques km suivants me rassurent. Ma vitesse a peut-être un peu fléchi, mais c’est correct.

À trois kilomètres de l’arrivée, j’ai une révélation d’une rare clarté. Le trail, ce n’est pas fait pour moi. On ne m’y reprendra plus ! C’est un hobby pour des dingues qui ont du temps pour s’entraîner comme des dingues, précisément. Je m’effondre littéralement. Chaque minuscule montée est un enfer que je gravis en marchant péniblement. Terminer n’a aucun sens. Je vais avoir un arrêt cardiaque, c’est sûr. Dans une descente un peu raide, je m’étale de tout mon long, mon genou claque par terre. Mes jambes ne me tiennent plus du tout. Trois, quatre, cinq concurrents me dépassent. Je suis la risée. Je vais à quelle allure, là, sept, huit, neuf minutes au kilomètre ?

Heureusement, il y a le plat, qui permet de faire tourner mécaniquement les jambes en espérant que rien ne se torde et que rien ne se croque. Petit trail convivial tu parles. Premiers rôles, quelle prétention ! Bouffon, oui… Et après la révélation, le miracle. L’arrivée est à cinq cents mètres. Hop, encore un ou deux concurrents qui me laissent sur place. Voilà, j’y suis. Les pommes, les bananes, les oranges, de l’eau : autres miracles auxquels on ne prête pas assez d’attention au quotidien. Mes deux garçons sont là autour de moi et sentent bien que je ne suis pas dans mon état normal. Le plus jeune imite un docteur examinant mon genou crotté. Je suis pitoyable, ce n’est qu’une petite course amateur et je me suis mis dans un tel état… mais je découvre une nouvelle chose, décisive. Jusqu’à un certain point (qui fait déjà très très mal), la douleur est surmontable. J’avais pourtant déjà lu cette phrase d’Etienne Klein, un philosophe traileur, dans Philomag : « On n’est pas obligé de convertir une douleur physique locale en une douleur psychique globale ». C’étaient de beaux mots ; j’ai maintenant compris ce qu’ils voulaient dire, même si lui était à l’échelle de l’UTMB, et moi à celle du Trail de Chevetogne, première édition, vingt tout petits kilomètres, sans dossards à puce. Mon résultat est finalement plutôt honorable pour une première, mais quel final grotesque !

Ai-je trop peu travaillé l’endurance ? Suis-je parti beaucoup trop vite ? Aurais-je dû emporter des gels ? Aucune idée… Vais-je m’inscrire à une nouvelle course ? C’est grotesque, voyons… Jamais. Ou alors juste comme ça, en guise de prétexte pour continuer l’entraînement, car vous savez, moi, la compétition…