Le traileur et la compétition : faut-il bannir les classements ?

La relation que le traileur entretient avec la compétition ne semble pas simple. Pour beaucoup « l’esprit trail » (qu’il faudra un jour définir) ne va pas de pair avec la comparaison des performances, les classements, les podiums et les chronos. On entend régulièrement que le traileur est la pour le plaisir, le partage et la nature mais certainement pas pour un classement. Et il faut le dire, cet esprit « différent » fait le charme de notre sport.

Comment ne pas être interpellé par la récente décision de Vincent Wirtgen ? Vincent qui, après avoir gagné des dizaines de courses en Belgique, après avoir représenté la Belgique au championnat du monde de course de Montagne décide de faire un « un pas de côté » et de vouloir sortir du modèle de la compétition. Dans un texte qui explique sa décision on peut lire :

«Non, je ne veux plus te voir comme un adversaire mais bien comme un partenaire, comme un adjuvant à ma propre découverte. Je ne veux plus te devancer mais t’accompagner. » (…)
« Plus envie d’un sport pour performer mais bien pour me réaliser et m’amuser …Je veux oublier ma montre et découvrir le monde sans programmer la durée, le parcours à accomplir ou la vitesse à respecter …Une course libre, libérée de toute contrainte morale ou culturelle. Sortir des sentiers battus dans une société où tout est réglementé et régi. Courir pour le simple bonheur de se mettre en mouvement. Sentir son corps s’éveiller, s’allonger se grandir et bondir, sauter. Ouiiii, et sauter de joie ! »

On ne peut que saluer cette démarche et on pourrait se demander si Betrail avec ses classements, ses pourcentages et ses chiffres est vraiment une bonne idée… Ne va-t-on pas à l’encontre de cet esprit d’épanouissement que le sport peut proposer ?

Pourrait-on imaginer des trails sans classements, sans chrono ? N’y a-t-il que des points négatifs à l’esprit de compétition ?

Le psychologue Jean Garneau s’est intéressé à la compétition et à ses répercussions sur l’individu. Pour lui il existe plusieurs formes de compétitions saines : la compétition combat, la compétition émulation et la compétition imitation. La compétition combat est liée à la survie et concerne moins le sport. La compétition émulation, quant à elle, consiste à trouver dans la confrontation à des adversaires qu’on estime une force permettant le dépassement de soi.

« La compétition sportive respectueuse des règles et des principes du "fair play" est un excellent exemple de cette émulation. Le plaisir qu'on tire de la compétition elle-même (et du contact avec l'adversaire) est souvent un de ses enjeux les plus importants; la plus grande satisfaction vient d'une lutte serrée où la victoire est venue récompenser une performance particulièrement brillante inspirée par les circonstances et qui ne pourrait être reproduite régulièrement. » 

« Cette compétition est à la fois un effort total de dépassement et un jeu dont le plaisir est le seul vrai but. Elle peut même avoir lieu sans un adversaire réel; il suffit d'adopter une difficulté particulière comme instrument pour mesurer sa performance. Le surfeur solitaire se mesure à chaque vague qu'il choisit de naviguer. Le poète choisit les mots pour concrétiser sa recherche d'excellence, même si personne ne lit son oeuvre. Le jeune se mesure au programme qui anime le jeu vidéo auquel il a choisi de se mesurer. C'est la recherche d'excellence qui est le moteur essentiel et la fierté de dépasser ses limites antérieures est le seul prix à gagner. 

Malheureusement, les personnes qui refusent la compétition-combat à cause de son caractère agressif et de ses intentions malveillantes envers l'adversaire se privent aussi de la compétition-émulation par la même occasion. La neutralisation de l'agressivité, en effet, n'est pas spécifique à la situation. Elle inhibe la mobilisation intense, que ce soit dans l'émulation ou dans le combat. »

La compétition imitation consiste pour sa part à s’identifier à un modèle qu’on voudrait imiter

« Le principe essentiel de l'identification est simple: on tente d'imiter les actions d'une personne qu'on admire et à laquelle on voudrait ressembler. Il s'agit d'un effort conscient de croissance: on ne se confond pas avec notre modèle, mais on tente d'emprunter temporairement son identité afin d'acquérir des habiletés semblables aux siennes. On copie son comportement dans l'espoir d'arriver à lui ressembler. 

Lorsque les conditions sont favorables, cette méthode fournit un tremplin efficace qui permet un développement accéléré où l'élève finit par dépasser la maître. Les tâtonnements et les impasses que cette imitation permettent d'éviter rendent possible un apprentissage plus rapide et plus efficace qui conduit plus loin. »

On le voit : la compétition bien vécue peut être un moteur de croissance surtout quand le but final n’est pas d’écraser l’autre mais de se dépasser soi-même.

N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie chez certains à jouer la compétition sans l’admettre (ce qui n’est certainement pas le cas de Vincent Wirtgen dont la démarche est manifestement authentique). Doit-on être honteux de batailler corps et âmes sur le final d’une course pour se dire qu’on a tout donné ? Un coureur ne peut-il se féliciter de gagner une course pour laquelle il s’est entrainé ? N’est-ce pas un tantinet exagéré d’appeler « ballade chronométrée » comme je l’ai vu dans une organisation qui voulait éviter l’aspect compétitif, ce qui est et reste une course ?

Une rencontre dont je me souviens personnellement c’est celle avec la triathlète Alexandra Tondeur. Je trouve que c’est une athlète inspirante. Elle est bien sûr toute entière tournée vers la compétition mais ce qui ressort de son attitude n’est pas l’écrasement des autres mais le défi qu’elle se donne à elle-même. Sa vie toute entière est tournée ce défi personnel qu’elle s’est fixée.

La vérité de la compétition serait donc d’abord et avant tout dans une relation à soi-même, dans le but d’une performance dont nous sommes nous-mêmes la propre mesure. Cela me fait penser à ce moment extraordinaire lors de la Western States (trail de 160km) en 2015. La barrière horaire était fixée à 30h. Gunhild Swanson est âgée de 70 ans. Quand elle arrive sur la piste pour les 300 derniers mètres le temps est quasi-écoulé, tous les spectateurs se mobilisent alors. Même Rob Krar, le vainqueur de l’épreuve, arrivé 15h plus tôt, vient l’accompagner et court à ses cotés. Gunhild passera la ligne en 29h59m et 54 secondes dans l’explosion de joie générale (ici la vidéo).
Officiellement, elle est dernière mais en réalité c’est bien d’une victoire dont il s’agit. La dame a été au bout d’elle-même pour réussir son objectif, terminer la course dans les temps. La compétition permet ce genre de moment et d’émotion.
 

La notion de plaisir est tout à fait importante mais elle n’est pas la seule. Il existe également selon moi, dans le sport, une volonté de se transformer soi-même dans l’exercice d’une discipline. Le trail nous transforme, dans notre corps, dans notre estime de soi, dans l’exercice de notre volonté, dans la joie que nous éprouvons à nous dépasser. Et si cette transformation passait aussi par l’effort et par la compétition saine ?

Et les classements Betrail dans tout ça ? Pour nous l’essentiel du concept réside dans l’objectivation de la performance trail qui permet à chacun de connaitre son évolution et donc de se confronter à soi-même. Après chacun restera libre bien évidemment d’y prêter attention ou pas…